Nous voici depuis presque une semaine dans une capitale déroutante à bien des égards pour le voyageur qui a pris goût aux si beaux paysages des contrées éthiopiennes, particulièrement lorsqu’ils verdoient sous la lourde humidité de la saison des pluies. La magnificence des plaines et des montagnes de l’Ouest du pays, la rutilante virginité de ces territoires encore si peu souillés par la manie humaine de recouvrir le vert de gris, autant d’images qui semblent venir d’un autre monde et d’une autre époque lorsque nous pénétrons dans l’immense ville que, depuis environ un siècle, l’Ethiopie s’est choisie pour capitale, et qui ne cesse désormais de grandir. C’est aujourd’hui une zone urbaine de plus de 70 kilomètres de diamètre, peuplée par plus de 5 millions d’habitants selon les chiffres officiels, polluée par les nombreux moteurs déjà quinquagénaires mais s’offrant une deuxième chance grâce aux mains expertes des mécaniciens locaux, qui s’offre quotidiennement à nos regards. Si jeune et déjà si grande, au point qu’elle semble déjà souffrir d’une croissance démesurée qui ne lui a pas laissé le temps de prendre la mesure des exigences qu’implique une telle concentration de population, Addis Abeba est peu séduisante à nos yeux comme à nos narines, déjà habitués à la pureté de la « campagne » éthiopienne.

Certes moins agréable à nos sens que notre mission à Gublak, cette expérience urbaine n’en est pas moins intéressante en ce qu’elle nous permet de comprendre des enjeux de la société éthiopienne, comme sans doute, d’ailleurs, de nombreux autres pays africains que nous imaginons confrontés aux mêmes problématiques. Les plans d’urbanisation visant à « moderniser » le centre-ville au prix de gigantesques opérations d’expulsions qui relèguent les populations pauvres dans des périphéries à plus de deux heures de leur travail dans des moyens de transports bondés et insuffisants nous sont racontés par les éthiopiens comme une source grandissante d’inégalité entre les couches sociales. Cette fracture sociale est du reste immédiatement perceptible pour celui qui parcourt les rues de la capitale et longe alternativement de grands immeubles plus ou moins achevés, des maisons en tôles tenant plus du bidonville que du pavillon, d’immenses décharges à ciel ouvert et des marchés dont le toit de bâches en plastique n’empêche nullement la transformation progressive du sol en immense flaque de boue. Bref, la capitale éthiopienne nous apparaît rapidement comme l’icône d’une « modernisation » qui n’est que de façade tant la rapidité du processus semble avoir laissé sur le bord de la route aussi bien la grande majorité de ses habitants que la richesse d’une culture millénaire que nous avions commencé à découvrir et à aimer, et qui nous semble maintenant bien endormie sous les immeubles bétonnés et les fumées des pots d’échappement.

C’est au cœur de cette ville en mouvement et en transition si rapide que l’Eglise catholique d’Ethiopie, particulièrement celle du diocèse d’Addis, cherche sans cesse à porter la voix de l’Evangile. Grâce à notre rencontre avec le Cardinal mais aussi à travers nos échanges avec le père Petros Berga, nous prenons peu à peu conscience des enjeux majeurs d’une communauté qui ne représente pourtant que moins d’un pour cent de la population éthiopienne. Pour résumer brièvement la situation de l’Eglise catholique en Ethiopie, on pourrait dire que, historiquement minoritaire, elle a survécu à la dictature communiste de la fin du XX° siècle principalement grâce au travail majeur et essentiel qu’elle accomplit dans le domaine social. Si les dirigeants communistes envoyaient leurs enfants se former dans les écoles catholiques, c’est qu’à l’époque déjà l’immense majorité des œuvres sociales étaient du ressort des catholiques pourtant si peu nombreux et dont on dit qu’ils accomplissent aujourd’hui pas moins de 90% du travail social du pays. Mais alors que le pays est libéré maintenant du joug communiste depuis plus de 25 ans, l’enjeu principal pour l’Eglise catholique est, sans rien perdre de ce souci de l’engagement dans le monde, notamment au service des plus faibles, de gagner en force dans le domaine de l’évangélisation, encore atrophié par de nombreuses années de dictature qui ont contraint les catholiques au mutisme. Et alors que les religions musulmanes et les mouvements pentecôtistes connaissent aujourd’hui un succès grandissant dans la population éthiopienne souvent lassée d’une religion orthodoxe très rigoriste et usant beaucoup de l’argument nationaliste, l’Eglise catholique doit maintenant chercher à coordonner les mouvements des deux ailes que sont l’engagement social et l’activité missionnaire d’évangélisation. Travail passionnant et qui, si l’on cherche bien, n’est pas sans intérêt pour nos mentalités de catholiques français ! Car avons-nous réussi à trouver, en France, cet équilibre entre le souci missionnaire et l’engagement au service de nos frères les plus pauvres ? Peut-être le balancier est-il inversé par rapport à l’Eglise éthiopienne, mais l’objectif ne reste-t-il pas le même ? C’est donc avoir joie, et en ayant conscience de donner de la chair à une réflexion qui, sans cela, pourrait paraître très abstraite, que nous consacrons nos journées à servir ces plus petits qui sont nos frères, aux côtés des missionnaires de la charité et à la suite de Mère Theresa !