Mercredi 26 juillet :

Blandine et moi entrons chez Tony. Tony est un père de famille. Il est syrien, a une femme, un fils de quatorze ans et une fille de dix ans, et il a tout perdu. Nous avons fait connaissance dès notre arrivée à Beyrouth et avons depuis liés une amitié unique en son genre. Blandine travaille pour RadioVatican et elle est venue au Liban pour voir et témoigner de notre action avec l’AED.

Nous demandons à Tony s’il est d’accord de nous livrer son histoire malheureuse. Il l’est, et désire que sa parole « soit celle de milliers de chrétiens dans sa situation ». A peine commence-t-il son récit qu’il va sur la terrasse pour cacher ses larmes. Nous sommes gênés, ne savons que faire. Silence total pendant une longue minute, je prie. Que puis-je faire d’autre ?

Puis, difficilement et tout en pleurant encore, il entame la traversée d’une très grande épreuve, à savoir replonger dans le passé, le feu, les cris, la fuite… Il ne s’arrêtera pas deux heures durant.

Tony habitait à Damas dans une belle maison. Il travaillait en tant qu’ingénieur pour le compte de la banque de Syrie. Puis Daesh est venu, les chrétiens ont été persécutés, sa maison a été détruite. « Nous avons vu des magasins explosés, des centaines de personnes mourrir, des missiles qui volaient au-dessus de nos têtes ». Alors la fuite a commencée. Il n’a pu prendre que ses papiers et de l’argent liquide. La maison a été vendue à un prix dérisoire. Après des heures d’attentes, des check-points à n’en plus finir, Tony et sa famille ont atteint le quartier de Bourj Hamoud au Liban.

Ils vivent dans un petit appartement muni du strict nécessaire depuis sept mois maintenant, et attendent leur visa pour le Canada. Tony n’a pas de métier, pas de papiers, il réside donc illégalement sur le sol libanais et s’il se fait contrôler sera renvoyé en Syrie. Il ne sort presque pas de chez lui, vit dans une peur permanente. Il n’a quasiment plus d’argent. « La vie et la mort me sont égales. L’unique raison qui m’encourage à vivre, c’est ma femme et mes enfants. J’ai l’espoir qu’un jour, je verrai briller dans leurs yeux la lumière de l’enfance, cette lumière qui vous habite vous en ce moment », nous dit-il.

Cela fait une heure que nous l’écoutons. Il va mieux désormais. Il s’est calmé et a repris le contrôle de ses émotions débordantes, et ne s’arrête plus de déverser ce qu’il a sur le coeur. Blandine et moi sommes profondément bouleversés par son courage, honorés qu’il se livre à nous avec tant de générosité. « Les islamistes nous tuent », reprend-t-il. « Ils nous enlèvent l’eau et l’électricité ». Le fils de Tony me fait remarquer que son grand père a été privé d’eau et d’électricité durant plus de quatre mois. Quatre mois ! Quel homme peut faire ça ?

Après nous avoir livré non pas sa haine mais sa peur de l’Islam, Tony nous dit : « comment pouvez-vous accepter des musulmans chez vous ? Je les connais, je sais ce qu’ils sont, ils vous réserveront le même sort qu’à nous. The young wolf will grow up and become a murderer. » Parole prophétique ?

Des milliers de chrétiens syriens et irakiens se trouvent dans la même situation que Tony. Et encore, il a la chance (ou du moins avait car tout a fondu) d’avoir un petit peu d’argent de côté, un frère au Canada, et de n’être pas blessé. Sa maison, le lieu où il a fondé sa famille, a été torpillée. Il a fui sa terre natale et n’y retournera jamais, il ne le veut pas. Malgré cela, il remercie Jésus pour tout ce qui lui reste, et notre présence lui fait du bien.

Ne nous voilons pas les yeux, osons parler de ce que Daesh fait au Moyen-Orient, prions pour que des milliers de familles retrouvent une maison, engageons-nous auprès d’eux, montrons-leurs que la France, fille aînée de l’Eglise, ne les a pas abandonnée. Le jour où j’apprendrai que Tony aura obtenu son visa pour le Canada, j’exulterai de joie.

« Ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice. Dans l’attente de ce jour, frères bien-aimés, faites donc tout pour que le Christ vous trouve nets et irréprochables, dans la paix »